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Corte della Maestà, le temps retrouvé à Civita di Bagnoregio

Escapade • 7 septembre 2026

À Civita di Bagnoregio, Corte della Maestà se découvre comme un secret. Derrière ses portes, Cristiana Melis et Paolo Crepet ont façonné une maison profondément personnelle, habitée par les objets, les souvenirs et un art de recevoir devenu rare.

Il faut d’abord traverser la longue passerelle qui relie Civita di Bagnoregio au reste du monde, puis s’enfoncer dans les ruelles presque silencieuses de ce village suspendu au-dessus de la vallée des calanchi. Corte della Maestà ne se livre pas immédiatement. Dissimulée derrière l’église San Donato, la maison se devine sous un pont de roses, derrière un portail vert qui semble marquer la frontière entre deux temporalités.

Ancienne résidence épiscopale, elle est devenue celle de Cristiana et Paolo, qui ne l’ont pas pensée comme un hôtel mais comme le prolongement naturel de leur propre sensibilité. Ils y vivent, y reçoivent et partagent avec quelques hôtes un univers composé patiemment, au fil des années. Chaque tableau, meuble ancien, objet d’art ou fragment de décor a été recherché, choisi puis installé à la place qui lui était destinée. Rien ne paraît pourtant figé. L’opulence baroque de l’ensemble conserve quelque chose de chaleureux, parfois fantasque, toujours très personnel.

Cette accumulation aurait pu produire un décor. Elle révèle au contraire les contours d’une vie. Les antiquités rapportées d’Italie et d’ailleurs côtoient des étoffes, des livres, des peintures et d’anciennes scénographies théâtrales. Les objets ne sont pas là pour raconter artificiellement une histoire aux visiteurs : ils racontent d’abord celle de leurs propriétaires. C’est probablement ce qui confère à Corte della Maestà son supplément d’âme et cette impression immédiate d’être accueilli dans une maison qui existait bien avant notre arrivée.

L’expérience se concentre autour de quatre chambres, chacune envisagée comme un personnage. La Badessa se construit autour d’un imposant lit à baldaquin et d’une atmosphère romanesque. Dans La Sonnambula, un fragment de décor de théâtre rend hommage au mélodrame italien. Les murs fleuris de La Scrittrice expriment une personnalité plus libre, tandis que La Intrusa cultive une intimité presque secrète. Aucune recherche d’uniformité : les proportions, les couleurs et les objets imposent à chaque espace son propre rythme.

La vie de la maison converge vers la Cucina di Fratta, vaste cuisine traversante dominée par une longue table et trois spectaculaires suspensions. Son nom emprunte à Le confessioni d’un italiano d’Ippolito Nievo, mais sa vocation est résolument quotidienne. On y prend le petit déjeuner, on y échange quelques mots avec Cristiana et Paolo, on y prépare une excursion autour du lac de Bolsena ou l’on s’attarde simplement parce qu’aucune raison ne semble imposer de partir.

Olivia et Ortensia, les deux labradors de la maison, participent naturellement à cette hospitalité sans cérémonial. Elles accueillent les nouveaux arrivants, apparaissent dans la cuisine et s’allongent auprès des hôtes dans le jardin. Leur présence dit peut-être mieux que n’importe quel discours ce que Corte della Maestà cherche à préserver : une forme de familiarité élégante, sans programme rigide ni mise à distance.

Les espaces communs invitent eux aussi à ralentir. Aménagée dans une ancienne citerne romaine, la Tana del Lupo est un refuge souterrain où lire, écouter quelques notes de piano ou se retirer du monde. Pour deux personnes seulement, une petite aire de bien-être avec sauna et bain à remous peut être réservée en toute intimité.

Dehors, deux jardins apportent leur respiration au milieu des pierres ocre de Civita. Le jardin de la Corte occupe l’emplacement d’une ancienne villa romaine, entre vestiges de colonnes, végétation méditerranéenne et nénuphars flottant dans un bassin de marbre du XVIIe siècle. Plus vaste, le jardin du Vescovado reste protégé par les murs de l’ancien palais épiscopal. Le matin, lorsque le village n’est pas encore parcouru par ses visiteurs, y prendre son café donne la sensation troublante de posséder Civita pour soi seul.

Mais Corte della Maestà révèle peut-être pleinement sa nature à l’automne. Les jardins deviennent plus secrets, le vent se fait entendre contre les murs et la lumière assourdie accentue la profondeur des couleurs, des velours et des boiseries. Débarrassée de l’agitation estivale, Civita retrouve alors sa part de solitude. La maison ne constitue plus seulement une étape depuis laquelle explorer la Tuscia : elle devient la destination elle-même.

On vient ici moins pour séjourner dans l’une des quatre chambres que pour entrer, le temps de quelques jours, dans l’imaginaire de Cristiana et Paolo. Une hospitalité sans standard, difficile à reproduire et probablement impossible à développer à grande échelle. C’est précisément dans cette fragilité que réside le luxe de Corte della Maestà : celui d’un lieu qui ne cherche jamais à convenir à tout le monde, mais que certains auront l’impression d’avoir toujours attendu.

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